
∞ Eckhart Tolle
À quoi les êtres humains rattachent-ils le plus souvent leur identité ? La réponse la plus évidente est sans doute leur corps.
Le sentiment personnel du « je » existe dans la dimension du passé et du futur. C’est là que le temps intervient. Dans cette réalité où nous évoluons sous une forme physique, nous avons besoin de repères temporels. Le passé et le futur semblent exister, même s’ils ne peuvent jamais être expérimentés directement, puisqu’ils ne sont jamais présents dans l’instant.
Pourtant, le temps est indispensable dans notre vie pratique. Sans lui, nous n’aurions jamais pu convenir de nous retrouver ici aujourd’hui. Si nous nous étions simplement dit : « Retrouvons-nous dans le Maintenant », il aurait fallu attendre peut-être des millions d’années pour que, par un extraordinaire hasard, nous soyons tous réunis au même endroit au même instant.
Le temps est donc un outil précieux. La véritable question est ailleurs : utilisons-nous le temps, ou sommes-nous prisonniers de lui ? Sommes-nous capables de nous en servir uniquement pour les besoins pratiques de notre existence, sans nous laisser absorber par lui ?
C’est là que débute la vie spirituelle : lorsqu’apparaît la reconnaissance qu’il existe une dimension plus profonde de l’existence, bien au-delà du simple sentiment personnel du « je » qui évolue dans le temps et à travers lui.
Lorsque vous prononcez le mot « je », il désigne généralement votre identité personnelle. Or cette identité est constituée de tout ce à quoi vous vous identifiez. Vous intégrez certaines choses à votre perception de vous-même, au point qu’elles finissent par devenir une partie de votre identité.
Même un événement aussi simple qu’un match de hockey peut illustrer ce mécanisme. Si vous vivez dans une ville dont l’équipe joue, il est presque inévitable que vous vous identifiiez à cette équipe et au résultat de la rencontre. Vous incorporez inconsciemment cette victoire ou cette défaite à votre propre sentiment d’identité.
Si votre équipe gagne, vous ressentez une forme d’expansion : votre ego se sent renforcé.
Mais si elle gagne, cela signifie forcément qu’une autre équipe a perdu. Les partisans de cette dernière éprouvent alors un sentiment inverse : leur identité semble diminuée.
L’ego cherche constamment une forme de supériorité. Il se compare sans cesse aux autres afin de confirmer sa propre importance.
Cela fait simplement partie de la nature humaine. Il n’est pas nécessaire de prétendre : « Je suis tellement spirituel que la victoire ou la défaite de mon équipe ne change absolument rien pour moi. » Il est même possible de se convaincre que cela n’a aucune importance alors qu’au fond, une partie de soi y reste attachée.
Cette forme d’identification reste toutefois relativement mineure. Elle apparaît pendant quelques heures ou quelques jours, puis disparaît progressivement. Elle ne constitue qu’une petite partie de notre identité.
En revanche, beaucoup d’autres formes d’identification sont bien plus profondes. Il est intéressant d’observer ce qui compose habituellement le sentiment d’identité des êtres humains.
Le corps est probablement l’élément le plus évident.
Nous affirmons spontanément : « C’est moi. »
Pourtant, il existe une curiosité dans le langage. Nous ne disons généralement pas : « Je suis un corps », mais plutôt : « J’ai un corps. »
Cette simple expression semble contenir une sagesse cachée. D’une certaine manière, nous savons inconsciemment que nous ne sommes pas notre corps ; nous savons seulement que nous en possédons un.
Malgré cela, nous nous identifions presque inévitablement à notre apparence physique. Personne n’échappe totalement à ce processus. Nous naissons dans un corps et nous commençons très tôt à le considérer comme notre identité.
Cette expérience peut être perçue comme une chance ou comme une difficulté, selon le corps avec lequel nous sommes nés. Mais cette perception repose presque toujours sur la comparaison. Nous observons les autres corps afin d’évaluer le nôtre. C’est seulement en nous comparant que nous décidons si notre apparence nous rend heureux ou malheureux.
Pour beaucoup de personnes, cette identification au corps devient une immense source de souffrance. Pour d’autres, elle devient au contraire une source de fierté. Ceux qui sont nés avec un corps jugé plus beau, plus fort ou plus séduisant peuvent très tôt intégrer cette caractéristique à leur identité.
Dès l’enfance, ils remarquent le regard des autres, l’admiration ou parfois l’envie qu’ils suscitent. Leur ego investit progressivement cette image corporelle, qui devient alors un élément central de leur sentiment de soi.
Le corps peut ainsi devenir une source d’orgueil.
Il peut également devenir une source de honte.
Certaines personnes oscillent constamment entre ces deux extrêmes. Leur humeur dépend du chiffre affiché sur la balance ou du reflet qu’elles aperçoivent dans le miroir avant de prendre leur douche.
Un jour, elles ressentent de la fierté.
Le lendemain, elles éprouvent de la honte.
Chez d’autres encore, la perception du corps devient totalement déformée. Elles continuent à vouloir perdre toujours plus de poids, jusqu’à mettre leur santé en danger. Les mécanismes d’identification peuvent prendre des formes très diverses.
Lorsque le corps devient une source majeure de valorisation, il peut représenter une part considérable de l’ego.
Chez certaines personnes, cette identification dépasse tout le reste, surtout lorsqu’elles disposent de peu d’autres éléments auxquels rattacher leur identité, comme les possessions, les réussites professionnelles ou les accomplissements personnels.
Une image corporelle valorisante peut ainsi soutenir l’ego pendant plusieurs décennies.
Mais pas éternellement.
Car le temps agit inévitablement sur le corps.
Un jour, après avoir regardé une photographie prise vingt-cinq ans auparavant, vous observez votre reflet dans le miroir et vous vous demandez :
« Que s’est-il passé ? Que s’est-il passé avec mon visage ? Pendant tant d’années, il attirait l’admiration… et aujourd’hui, tout semble changer. Mon corps est-il attaqué ? »
Oui.
Et quel est cet adversaire ?
Il porte un nom très simple :
Le temps.
C’est ainsi que fonctionne cette étrange dimension dans laquelle nous vivons.

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