
VOUS NE FEREZ JAMAIS L’EXPÉRIENCE DE VOTRE PROPRE MORT

La mort occupe une place singulière dans l’imaginaire humain. Elle fascine, inquiète, obsède parfois. Nous passons une grande partie de notre vie à tenter de comprendre, d’apprivoiser ou de repousser cette idée selon laquelle, un jour, nous ne serons plus. Pourtant, il existe une vérité simple, presque déroutante, que nous négligeons souvent : vous ne ferez jamais l’expérience de votre propre mort.
Essayez un instant d’imaginer votre absence totale. Pas le fait d’être ailleurs, endormi ou inconscient, mais véritablement de ne plus être du tout. Vous remarquerez rapidement que l’exercice est impossible. Chaque tentative pour concevoir votre non-existence introduit automatiquement un observateur : vous, en train d’imaginer. La conscience se glisse toujours dans l’image, comme un témoin clandestin.
C’est là le paradoxe fondamental. La mort est définie comme la fin de l’expérience, mais toute connaissance, toute peur, toute représentation passe par l’expérience. Comment pourrait-on alors expérimenter l’absence totale d’expérience ? Logiquement, cela n’a aucun sens. La conscience ne peut assister à sa propre disparition.
Lorsque quelqu’un dit : « J’ai peur d’être mort », de quoi parle-t-il réellement ? Il ne craint pas la mort elle-même, mais une image mentale — souvent sombre, vide, silencieuse. Pourtant, même le noir, le silence ou le vide sont encore des expériences. Imaginer la mort comme une obscurité, c’est encore se représenter vivant dans une pièce sans lumière. La mort réelle, si elle est la fin de toute expérience, ne contient même pas cela.
La conscience fonctionne d’une manière étrange : elle est toujours présente à elle-même, mais ne peut jamais se prendre comme objet. Elle est le champ dans lequel tout apparaît, jamais une chose parmi d’autres. C’est un peu comme essayer de voir ses propres yeux sans miroir ou de mordre ses propres dents. La tentative se retourne sur elle-même.
De ce point de vue, la mort ne peut jamais faire partie de notre biographie intérieure. Nous pouvons assister à la mort des autres, en parler, l’anticiper, mais du point de vue de notre propre expérience, elle n’arrive jamais. Il y a toujours quelque chose… jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne pour le constater.
Cela éclaire d’un jour nouveau notre rapport au temps. Nous avons l’impression que la vie s’étend du passé vers le futur, avec un début et une fin. Pourtant, si l’on regarde de près, la vie ne se produit jamais ailleurs que dans le présent. Le passé existe comme souvenir maintenant. Le futur existe comme projection maintenant. Mais le présent, lui, n’a pas de durée mesurable : il est simplement là.
Alors, quand exactement la mort est-elle censée survenir ? Dans le futur, dit-on. Mais le futur n’arrive jamais comme futur. Lorsqu’il arrive, il est toujours maintenant. Or, le maintenant est le seul lieu où la conscience existe. Cela signifie que, du point de vue vécu, il n’y a qu’un présent continu, dont le contenu change, mais pas la présence elle-même.
Les traditions spirituelles anciennes ont souvent exprimé cette intuition à leur manière. Dans les Upanishads, on trouve cette phrase célèbre : tat tvam asi — « cela, tu es ». Elle suggère que derrière les formes changeantes de l’existence se trouve une réalité plus profonde, immuable, qui ne naît ni ne meurt. Le bouddhisme, de son côté, invite à chercher le « soi » et à constater qu’il n’est jamais trouvé comme entité fixe, mais seulement comme un flux d’expériences.
Même la perspective matérialiste, si elle est poussée jusqu’à sa conclusion logique, conduit à une idée similaire. Si la conscience est entièrement produite par le cerveau et s’éteint avec lui, alors la mort est littéralement… rien. Pas un vide ressenti, pas une obscurité, mais l’absence totale d’expérience. Or, comment craindre quelque chose qui ne sera jamais vécu ?
Épicure l’avait formulé simplement : tant que nous sommes là, la mort n’est pas là ; et lorsqu’elle est là, nous n’y sommes plus. Elle n’est donc jamais un problème pour celui qui vit. Mark Twain plaisantait en disant qu’il n’avait pas souffert le moins du monde durant les milliards d’années précédant sa naissance. La mort, envisagée de cette façon, ressemble davantage à ce qui précédait notre apparition consciente qu’à une catastrophe à venir.
Peut-être que notre erreur consiste à confondre le processus de mourir — qui peut impliquer douleur, peur ou attachement — avec l’état d’être mort, qui, par définition, ne contient aucune expérience. Nous projetons sur la mort nos angoisses, nos croyances, nos images culturelles, comme sur un miroir étrange qui ne reflète que notre propre esprit.
D’autres traditions vont encore plus loin et suggèrent que ce que nous appelons « moi » n’est qu’une forme temporaire, une focalisation locale de quelque chose de bien plus vaste. Comme une vague à la surface de l’océan : elle a une forme, une durée, une histoire, mais elle n’a jamais été séparée de l’eau qui la porte. Lorsqu’elle se dissout, l’océan ne disparaît pas.
Vu ainsi, la mort ne serait pas une annihilation, mais une dissolution de la forme, un relâchement du point de vue étroit que nous appelons identité personnelle. Non pas un passage vers le néant, mais un retour à une réalité plus large que celle que notre esprit conditionné perçoit habituellement.
Il ne s’agit pas ici de croyance, encore moins de dogme. Il s’agit d’une invitation à observer directement votre expérience. Avez-vous déjà vécu un moment en dehors du présent ? Avez-vous déjà fait l’expérience de l’absence totale de conscience ? Si la réponse est non — et elle l’est nécessairement — alors peut-être que la mort, telle que nous la craignons, n’est qu’un concept, une construction mentale projetée dans un futur qui n’arrive jamais autrement que maintenant.
Reconnaître cela ne supprime pas la tristesse de la perte ni la valeur de la vie. Au contraire. Cela peut rendre chaque instant plus vivant, plus précieux, libéré d’une peur abstraite qui n’a jamais de réalité vécue. La vie n’est pas une course vers une fin redoutée ; elle est une expression continue de ce qui est, ici et maintenant.
Et peut-être que la véritable sagesse ne consiste pas à chercher ce qu’il y a après la mort, mais à voir clairement ce qui est toujours déjà là — cette présence consciente, silencieuse, qui ne commence ni ne finit, et dans laquelle toute expérience apparaît.

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