N’être rien ni personne, ici et maintenant

Par Patrice D-P.
Il existe un endroit que nous cherchons parfois toute notre vie sans comprendre qu’il ne se trouve nulle part ailleurs qu’en nous.
Un endroit sans adresse, sans frontière, sans porte à franchir.
Un endroit où nous n’avons plus besoin d’être quelqu’un.
Simplement être.
Depuis notre naissance, nous apprenons à devenir. Nous devenons un enfant sage, un élève appliqué, un adulte responsable. Nous cherchons notre place, nous construisons notre identité, nous défendons nos opinions, nous accumulons des expériences, des connaissances, des souvenirs. Nous nous définissons par ce que nous faisons, ce que nous possédons, ce que les autres pensent de nous.
Et peu à peu, nous finissons par confondre ce que nous sommes avec tout ce que nous avons construit autour de nous.
Mais qui sommes-nous lorsque nous déposons tout cela ?
Qui sommes-nous lorsque nous ne cherchons plus à convaincre, à réussir, à paraître, à être aimés ou reconnus ?
Qui sommes-nous lorsque nous cessons, quelques instants, de raconter notre histoire ?
N’être nulle part. N’être rien ni personne, ici et maintenant.
Cette proposition peut sembler étrange, voire inquiétante. Notre mental s’empresse de protester : si je ne suis personne, alors qui suis-je ? Si je ne suis rien, que reste-t-il de moi ?
Peut-être précisément ce que nous n’avons jamais cessé d’être.
Car il ne s’agit pas de disparaître, de renoncer à notre vie ou de nier notre individualité. Il ne s’agit pas davantage de devenir indifférents au monde. Il s’agit de découvrir qu’au-delà de nos rôles, de nos pensées et de nos représentations, quelque chose demeure, silencieux, vivant, présent.
Une conscience qui n’a pas besoin de se raconter pour exister.
Essayons un instant.
Laissons de côté ce que nous devons faire demain. Laissons les regrets d’hier rejoindre le passé. Laissons les jugements, les comparaisons et les inquiétudes perdre leur importance. Sans lutter contre eux, sans chercher à les chasser, accueillons simplement leur passage.
Puis revenons à ce qui est là.
Le souffle entre et sort. Le corps est présent. Les sons apparaissent et disparaissent. La vie se manifeste, sans que nous ayons besoin de la commander à chaque seconde.
Et nous sommes là.
Non pas dans le souvenir de ce que nous avons été. Non pas dans l’attente de ce que nous deviendrons. Mais dans cette présence immédiate, antérieure à nos commentaires sur elle.
À cet instant, avons-nous réellement besoin d’être quelqu’un ?
La Présence ne demande aucun diplôme, aucun statut, aucune preuve. Elle ne nous demande pas d’avoir réussi notre vie, d’avoir compris tous ses mystères ou d’être devenus des êtres parfaitement éveillés. Elle ne distribue pas de médailles à ceux qui méditent le mieux.
Elle est là.
Même lorsque nous l’oublions.
Peut-être est-ce cela, finalement, la liberté intérieure : ne plus être prisonnier de l’obligation permanente d’être quelqu’un.
Alors, paradoxalement, lorsque nous cessons de vouloir occuper toute la place, une place nouvelle s’ouvre en nous. Nous pouvons écouter sans préparer notre réponse, regarder sans chercher à posséder, aimer sans vouloir retenir. Nous pouvons rencontrer l’autre sans exiger qu’il confirme l’image que nous avons de nous-mêmes.
Nous ne sommes plus obligés de défendre notre personnage à chaque instant.
Et la vie respire autrement.
N’être rien ni personne ne nous éloigne donc pas du monde. Cela peut, au contraire, nous y ramener plus pleinement, plus simplement, avec moins de peur et davantage d’amour.
Car lorsque nous cessons de vouloir être au centre de tout, nous découvrons que nous appartenons déjà à l’ensemble.
Il n’y a plus rien à atteindre, pour cet instant. Rien à prouver. Rien à ajouter.
Seulement cette présence, si ordinaire qu’elle passe souvent inaperçue, et pourtant si vaste qu’aucune définition ne peut la contenir.
Alors, maintenant, juste maintenant…
Déposons notre nom, notre histoire, nos ambitions et nos inquiétudes.
Ne cherchons pas à devenir spirituels. Ne cherchons même pas à atteindre le silence.
Soyons simplement disponibles à ce qui est.
N’être nulle part. N’être rien ni personne. Ici et maintenant.
Et découvrir peut-être, dans cette nudité intérieure, que nous n’avons jamais été aussi vivants.
Que reste-t-il lorsque nous cessons de vouloir être quelqu’un ?
Peut-être la seule chose qui ait toujours été là.
La Présence.
Avec tout mon amour
Patrice

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