Une ancienne métaphore pour éclairer notre présent

Par Patrice. D.P
Une ancienne métaphore pour éclairer notre présent
On trouve sur Internet un joli texte souvent attribué à Lao Tseu et parfois rattaché au soufisme.
Je ne peux en certifier la source.
Mais finalement, cela importe peu.
Ce qui compte, c’est ce qu’il nous dit.
Et surtout, ce qu’il peut nous dire aujourd’hui.
Car il me semble que cette ancienne métaphore du tunnel vient rencontrer, avec une étonnante justesse, le moment particulier que traverse l’humanité.
Voici ce texte :
« Il existe un Tunnel obscur dans la Lumière infinie.
On l’appelle “Temps”.
Lorsqu’un Humain entre dans ce Tunnel,
on appelle cela “Naître”.Lorsqu’un Humain marche au long de ce Tunnel,
on appelle cela “Vivre”.Lorsqu’un Humain sort de ce Tunnel,
on appelle cela “Mourir”.Considérer que vivre se réduit à évoluer au long de ce Tunnel obscur,
cela s’appelle “Illusion”.Percer des trous dans ce Tunnel obscur,
cela s’appelle “Science”.Savoir que la Lumière est autour du Tunnel,
cela s’appelle “Foi”.Voir la Lumière dans le Tunnel obscur,
cela s’appelle “Amour”.Voir la Lumière à travers le Tunnel obscur,
cela s’appelle “Sagesse”.Éclairer le Tunnel de sa propre Lumière,
cela s’appelle “Sainteté”.Confondre la Lumière et le Tunnel obscur,
cela est au-delà des mots. »
Pourquoi ce texte me revient-il aujourd’hui ?
Parce que je ne crois pas que le mot Tunnel doive être compris ici comme une prison dont nous devrions nous échapper.
Le tunnel est une métaphore.
Il peut représenter le temps, notre expérience humaine, nos limites, notre perception du monde, mais aussi cette étrange habitude que nous avons de considérer comme réel uniquement ce que nous pouvons voir, mesurer et comprendre.
Et c’est peut-être là que ce texte devient particulièrement intéressant pour notre époque.
Car nous avons extraordinairement bien appris à avancer dans le tunnel.
Nous avons percé des trous.
Nous avons développé la science.
Nous avons accumulé des connaissances.
Nous avons inventé des machines extraordinaires.
Nous avons envoyé nos instruments dans l’espace.
Nous explorons l’infiniment petit et l’infiniment grand.
Nous communiquons instantanément d’un bout à l’autre de la planète.
Nous sommes capables de transformer profondément notre environnement et, désormais, de modifier jusqu’aux mécanismes du vivant.
L’humanité a accompli des choses qui auraient semblé relever de la magie à nos ancêtres.
Et pourtant…
une question demeure.
Avons-nous réellement compris pourquoi nous avançons ?
Car notre époque est paradoxale.
Nous n’avons peut-être jamais possédé autant de connaissances et nous n’avons jamais semblé aussi en manque de sens.
Nous sommes reliés technologiquement comme jamais auparavant et nous avons parfois le sentiment de ne nous être jamais autant séparés.
Nous sommes capables de produire une puissance considérable et nous découvrons chaque jour davantage les conséquences de l’usage que nous en faisons.
Les crises se superposent.
Crises politiques.
Crises économiques.
Crises écologiques.
Crises sociales.
Crises de confiance.
Crises de sens.
Et derrière toutes ces crises visibles, peut-être y en a-t-il une autre, plus profonde.
Une crise de conscience.
Nous savons de mieux en mieux comment faire.
Mais savons-nous encore suffisamment pourquoi ?
Et surtout :
depuis quel endroit intérieur voulons-nous agir ?
Le texte dit :
«Percer des trous dans ce Tunnel obscur, cela s’appelle Science.»
Quelle merveilleuse reconnaissance de la science !
La science n’est pas présentée comme une ennemie de la Lumière.
Elle perce le tunnel.
Elle ouvre des fenêtres.
Elle élargit notre connaissance.
Mais le texte nous invite peut-être à aller plus loin.
Car percer des trous dans le tunnel ne signifie pas nécessairement avoir compris ce qu’il y a autour.
Nous pouvons connaître extraordinairement bien les mécanismes du monde sans encore savoir habiter ce monde avec sagesse.
Nous pouvons développer une intelligence artificielle extraordinaire et ne pas savoir quoi faire de notre propre intelligence.
Nous pouvons maîtriser de plus en plus la matière et rester démunis devant nos propres peurs.
Nous pouvons conquérir toujours davantage l’extérieur et demeurer étrangers à notre propre monde intérieur.
Peut-être est-ce là l’un des grands défis de notre siècle.
Faire grandir la conscience aussi vite que grandit notre puissance.
Puis le texte dit :
« Savoir que la Lumière est autour du Tunnel, cela s’appelle Foi. »
Et :
« Voir la Lumière dans le Tunnel obscur, cela s’appelle Amour. »
Ces phrases prennent aujourd’hui une résonance particulière.
Car voir la Lumière lorsque tout va bien est relativement facile.
Mais la voir lorsque le monde traverse la peur…
lorsque les opinions s’affrontent…
lorsque les peuples se divisent…
lorsque l’avenir paraît incertain…
cela demande autre chose.
Cela demande un changement de regard.
L’Amour ne consiste pas à nier l’obscurité.
Il consiste à ne pas lui donner le dernier mot.
Et peut-être que c’est précisément ici que se trouve notre espoir.
Nous attendons souvent un changement venant de l’extérieur.
Un nouveau système.
Une nouvelle technologie.
Un nouveau dirigeant.
Une nouvelle génération.
Une découverte qui bouleverserait tout.
Nous espérons qu’un événement viendra transformer le monde.
Mais si le véritable changement commençait autrement ?
Et s’il ne commençait pas par ce qui arrive au monde…
mais par la manière dont nous le regardons ?
Peut-être sommes-nous arrivés à un moment particulier de notre histoire.
Un moment où l’humanité est invitée à faire un choix.
Pas seulement un choix politique.
Pas seulement un choix économique.
Pas même un choix technologique.
Un choix intérieur.
Continuer à avancer dans le tunnel en croyant qu’il constitue toute la réalité.
Ou commencer à percevoir la Lumière qui l’entoure.
Continuer à fonctionner principalement depuis la peur, la compétition, la possession et la séparation.
Ou découvrir ce que deviennent nos choix lorsque nous les faisons depuis la conscience, la responsabilité, la coopération et l’amour.
Ce choix ne sera probablement pas spectaculaire.
Il ne fera peut-être pas la une des journaux.
Il commencera dans des êtres humains ordinaires.
Dans une manière différente de regarder l’autre.
De parler.
D’écouter.
De décider.
D’éduquer.
De consommer.
De travailler.
D’aimer.
De vivre.
Car peut-être que l’éveil de l’humanité ne sera pas un événement.
Peut-être sera-t-il une multitude de petits réveils.
Une personne aujourd’hui.
Une autre demain.
Puis une autre.
Des êtres humains qui commencent à comprendre qu’ils ne sont pas condamnés à reproduire indéfiniment les mêmes comportements.
Des êtres humains qui découvrent qu’ils peuvent observer leurs peurs sans leur obéir.
Qu’ils peuvent désapprendre la haine.
Qu’ils peuvent sortir de leurs automatismes.
Qu’ils peuvent choisir autrement.
Et qu’une conscience individuelle transformée finit toujours, d’une manière ou d’une autre, par rencontrer la conscience collective.
Le tunnel n’est donc peut-être pas une prison.
Il est notre expérience.
Notre passage.
Notre école.
Le lieu dans lequel nous apprenons.
Mais nous commettons peut-être une erreur lorsque nous finissons par croire que le tunnel est tout ce qui existe.
Nous avons parfois pris le moyen pour la destination.
La croissance pour le progrès.
La vitesse pour l’évolution.
L’accumulation pour l’abondance.
La puissance pour la sagesse.
L’information pour la connaissance.
Et parfois même la survie pour la vie.
Le tunnel n’est pas la Lumière.
Mais il n’est pas non plus séparé d’elle.
Il est traversé par elle.
Et peut-être que notre véritable évolution consiste précisément à apprendre à la reconnaître.
Alors, quel futur voulons-nous ?
La question mérite peut-être d’être posée autrement.
Non pas :
« Que va-t-il arriver à l’humanité ? »
Mais :
« Que sommes-nous prêts à devenir pour que l’humanité puisse changer ? »
Car l’avenir n’est peut-être pas quelque chose qui nous attend.
Il est peut-être quelque chose que nous sommes déjà en train de créer.
À chaque pensée.
À chaque parole.
À chaque décision.
À chaque geste.
À chaque fois que nous choisissons la peur ou la confiance.
La séparation ou le lien.
La domination ou la coopération.
L’inconscience ou la présence.
Le sommeil ou l’éveil.
Nous sommes encore dans le tunnel.
Mais peut-être qu’aujourd’hui, pour la première fois à l’échelle de notre histoire, suffisamment d’êtres humains commencent à regarder vers les parois…
et à apercevoir la Lumière.
Et lorsqu’une lumière est aperçue dans l’obscurité, quelque chose change déjà.
Parce qu’on ne peut plus tout à fait prétendre qu’elle n’existe pas.
Peut-être est-ce cela, finalement, l’espoir de l’humanité.
Non pas attendre que quelqu’un vienne nous sauver du tunnel.
Mais découvrir que la Lumière que nous cherchions au-dehors était aussi en nous.
Et qu’il nous appartient désormais de la laisser éclairer notre chemin.
Alors peut-être que le futur capable de changer le monde ne commencera pas par un bouleversement extérieur.
Peut-être commencera-t-il simplement par un être humain qui cesse de dormir.
Un être humain qui ouvre les yeux.
Qui regarde.
Qui comprend.
Qui aime.
Et qui, dans le silence de sa propre conscience, choisit enfin de laisser sa lumière éclairer le tunnel.
Et toi, où regardes-tu aujourd’hui ?
Dans le tunnel… ou vers la Lumière ?

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